{"id":3638,"date":"2024-03-15T16:02:46","date_gmt":"2024-03-15T15:02:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/?p=3638"},"modified":"2024-03-29T16:11:18","modified_gmt":"2024-03-29T15:11:18","slug":"artifices-naturels","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/artifices-naturels\/","title":{"rendered":"Artifices Naturels, Tania Vladova, 2023"},"content":{"rendered":"\n<p>Habiter \u00e0 Saint-Malo et y travailler, arpenter les c\u00f4tes et s\u2019y promener, marcher, observer, s\u2019\u00e9merveiller, h\u00e9siter, s\u2019arr\u00eater, pr\u00e9lever, ramasser, emprunter, collecter, assembler, classer, montrer\u2026La liste des actions au c\u0153ur de la pratique artistique de Laurence Nicola donne la mesure de son \u0153uvre, une \u0153uvre ancr\u00e9e dans un mode de vie, dans un rapport \u00e0 la promenade, \u00e0 la contemplation, au d\u00e9placement et \u00e0 la d\u00e9couverte. Les paysages offerts par les c\u00f4tes bretonnes et la proximit\u00e9 de la mer <em>toujours recommenc\u00e9e<\/em> sollicitent \u00e0 chaque parcours le corps, le toucher, l\u2019ou\u00efe, l\u2019odorat et le regard. A chaque rafale du suet, du suro\u00eet ou du nordet, \u00e0 chaque retour de d\u00e9ferlante, rouleau ou ressac le paysage est taill\u00e9, model\u00e9, r\u00e2cl\u00e9, peupl\u00e9 de nouveaux d\u00e9bris. Les actions conjugu\u00e9es des fluctuations thermiques, \u00e9v\u00e9nements climatiques et forces m\u00e9caniques constituent une cha\u00eene ininterrompue de production d\u2019artefacts o\u00f9 les chutes-d\u00e9chets du passage humain sur terre sont m\u00e9tamorphos\u00e9es par les forces naturelles. Naturel et artificiel sont indissociables dans les <em>plastiglom\u00e9rats<\/em> de Laurence Nicola, ces d\u00e9tritus de plastique labour\u00e9s par l\u2019eau sal\u00e9e, le soleil, les organismes vivants et les roches, transform\u00e9s par la s\u00e9dimentation et la fusion en semblant de pierres pr\u00e9cieuses.O\u00f9 passe la fronti\u00e8re entre les micas, les bois, coquillages et algues et les r\u00e9sidus humains, artificiels soumis aux forces de la nature&nbsp;? Les uns sont-ils plus nobles et dignes d\u2019attention que les autres&nbsp;? Tel aurait pu \u00eatre le cas si on revenait \u00e0 une conception dichotomique du monde scind\u00e9 entre nature et culture, entre naturel et artificiel, \u00e0 une vision puriste de la nature, id\u00e9al de tant d\u2019artistes et penseurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le regard de Laurence Nicola, bien qu\u2019il h\u00e9rite de la fascination des Romantiques pour les myst\u00e8res infinis et la force cr\u00e9atrice de la nature, n\u2019aurait cependant pas pu \u00eatre puriste \u00e0 l\u2019heure d\u2019urgence \u00e9cologique. Mais avant d\u2019\u00eatre critique par rapport \u00e0 la p\u00e9riode post-anthropoc\u00e8ne, l\u2019artiste s\u2019adonne \u00e0 une routine quotidienne et po\u00e9tique, \u00e0 une approche par l\u2019observation et l\u2019exp\u00e9rimentation. Elle caract\u00e9rise son geste comme utilisation de mat\u00e9riaux e<em>mprunt\u00e9s <\/em>\u00e0 la nature. Autrement dit, elle re\u00e7oit les objets rencontr\u00e9s en chemin comme une sorte de pr\u00eat, comme s\u2019il s\u2019agissait au cours de ses p\u00e9r\u00e9grinations d\u2019une vaste biblioth\u00e8que, du grand livre de la nature comprise \u00e0 la fois comme principe actif universel (<em>natura naturans<\/em>) et comme autant de productions et paysages concrets (<em>natura naturata<\/em>). Les emprunts sont autant de mat\u00e9riaux auxquels l\u2019artiste se garde bien d\u2019apporter des ajouts. Des mat\u00e9riaux qui restent, en quelque sorte, tels quels, mais recueillis, d\u00e9plac\u00e9s, mont\u00e9s et montr\u00e9s diff\u00e9remment, autant de substances \u00e9chou\u00e9es ou \u00e9limin\u00e9es, sans int\u00e9r\u00eat apparent. Pourtant, leur int\u00e9r\u00eat devient patent une fois qu\u2019ils sont observ\u00e9s avec la curiosit\u00e9 de l\u2019apprenti naturaliste, class\u00e9s avec le geste m\u00e9ticuleux du g\u00e9ologue, arrang\u00e9s et m\u00e9tamorphos\u00e9s avec l\u2019habilet\u00e9 de l\u2019artiste. La collecte se fait en vue d\u2019une action bien pr\u00e9cise, celle de recueillir des couleurs et des formes, des mati\u00e8res et des surfaces, des transparences et des reflets, des textures et des rugosit\u00e9s, des asp\u00e9rit\u00e9s et des arrondis, des fragilit\u00e9s et des r\u00e9sistances. Tous ces dons de la nature, dispers\u00e9s au gr\u00e9 de ses actions, sont sources d\u2019informations sensorielles et documentation de la marche de l\u2019artiste. Laurence Nicola r\u00e9unit des objets h\u00e9t\u00e9roclites et recompose les paysages et topographies de ses promenades par le menu d\u00e9tail, par ce qui risque de passer inaper\u00e7u. Elle les met ensemble \u00e0 coups d\u2019alignements, juxtapositions, mises en lumi\u00e8re et focalisations, pour les inclure ensuite dans des totalit\u00e9s nouvelles&nbsp;: celle de la multiplication, de la s\u00e9rie, de la collection, de l\u2019exposition ou encore de l\u2019\u00e9dition. C\u2019est un acte d\u2019assemblage qui est recherche de jonctions et d\u2019articulations dans la vari\u00e9t\u00e9, questionnement de la part banale du vivant et de ce qu\u2019on en per\u00e7oit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ranger, classer, mettre en avant les relations mutuelles a partie li\u00e9e avec la d\u00e9marche naturaliste o\u00f9 la r\u00eaverie rejoint le besoin de conna\u00eetre sinon de comprendre. Laurence Nicola convoque des mat\u00e9riaux, techniques et supports de nature vari\u00e9e&nbsp;: pl\u00e2tre, roches, blocs de concr\u00e9tion, mica, branches, plastique, traces de la mytiliculture, polystyr\u00e8ne, fer, chutes de placopl\u00e2tre, verre, sel, cheveux, miroirs, mosa\u00efques, les accompagne de dessins, photographies, diapositives, vid\u00e9os, \u00e0 l\u2019aide de tables lumineuses ou visionneuses, sur des petits meubles ou sous cloches en verre. A la diff\u00e9rence de la pratique du Trash ou Junk Art, o\u00f9 les mat\u00e9riaux trouv\u00e9s sont pris tels quels et inclus dans les \u0153uvres, mais aussi se distinguant de l\u2019Anti-Form o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat est port\u00e9 sur les formes uniques r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par les mat\u00e9riaux m\u00eames, Laurence Nicola organise les multiples, explore le regard attentif et le rangement compr\u00e9hensif de la d\u00e9marche scientifique tout en la d\u00e9tournant. Elle morc\u00e8le et effeuille, mais aucune conclusion n\u2019est tir\u00e9e de ces actions. Celles-ci restent \u00e0 l\u2019\u00e9tat de protocoles qui apportent davantage une d\u00e9lectation des sens, une exp\u00e9rience sensible inattendue, qu\u2019une compr\u00e9hension. Qui plus est, les pistes sont volontairement brouill\u00e9es&nbsp;: aucune information n\u2019est donn\u00e9e sur l\u2019origine des artefacts, sur leur milieu, sur leur fonction initiale. Mais ils sont observ\u00e9s et exp\u00e9riment\u00e9s, souvent \u00e0 m\u00eame le corps&nbsp;: une photographie o\u00f9 les pieds de l\u2019artiste sont log\u00e9s dans des morceaux de bois flott\u00e9, comme dans des escarpins improbables, des branches pro\u00e9minentes ornant sa t\u00eate tels des bois de cerf ou encore des fils emm\u00eal\u00e9s autour du corps. Comment comprendre les d\u00e9chets&nbsp;? Quel rapport le corps engage-t-il avec les d\u00e9bris insignifiants rencontr\u00e9s lors des d\u00e9ambulations&nbsp;? L\u2019accumulation d\u2019autant de petits objets et leur classement m\u00e9ticuleux engagent un jeu avec les continuit\u00e9s surprenantes entre produits artificiels et naturels. Telle r\u00e9alisation murale \u00e9voquant un herbier dans un&nbsp; vis-\u00e0-vis d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments p\u00e9trochimiques et naturels, tel autre \u00ab&nbsp;herbier&nbsp;\u00bb constitu\u00e9 de petites formes plastiques glan\u00e9es et soigneusement class\u00e9es par couleurs, taille ou affinit\u00e9s formelles en trompe l\u2019\u0153il ou encore les images fossiles sur plaques de mica forment le monde d\u2019une botaniste fantasque. Jean-Jacques Rousseau, passionn\u00e9 des herbiers qu\u2019il composait inlassablement avec un regard \u00e0 la fois po\u00e9tique et scientifique, pr\u00e9sentait la botanique comme la science de toutes les vertus, de tous les \u00e9merveillements intellectuels et sensoriels. La m\u00eame fascination vaut pour la d\u00e9marche, ou doit-on dire pour l\u2019allure de Laurence Nicola, \u00e0 cette diff\u00e9rence pr\u00e8s que ses mat\u00e9riaux d\u00e9bordent de la flore vers les concr\u00e9tions des plus bizarres, d\u00e9class\u00e9s, vers les formations artificielles incongrues, et que son propos vise bien plus \u00e0 solliciter le regard sur la vari\u00e9t\u00e9 infinie du banal qu\u2019\u00e0 constituer une v\u00e9rit\u00e9 scientifique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exposition \u00ab&nbsp;Na\u00eetre de l\u2019infime&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#sdfootnote1sym\" id=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a><\/sup> est un paysage-collection qui joue avec les codes de la taxinomie naturaliste. L\u2019ordre des objets multiples, d\u00e9nombr\u00e9s avec soin, arrang\u00e9s avec une pr\u00e9cision presque clinique, est magnifi\u00e9 par les protocoles de visionnage qui montrent autant d\u2019images permettant de plonger au c\u0153ur des trouvailles. Les tables lumineuses ainsi que la s\u00e9rie de visionneuses, excav\u00e9es d\u2019un temps o\u00f9 la diapositive avait un statut p\u00e9dagogique et scientifique ind\u00e9niable, magnifient l\u2019image des objets, les bizarreries des transformations et s\u00e9dimentations. L\u2019infime se donne \u00e0 voir dans le changement de perspective&nbsp;: au regard englobant qui embrasse la collection dans son ensemble succ\u00e8de la vue rapproch\u00e9e o\u00f9, gr\u00e2ce \u00e0 la plong\u00e9e dans l\u2019image, l\u2019\u0153il est engag\u00e9 au plus pr\u00e8s des secrets de la mati\u00e8re. L\u2019exposition r\u00e9active ainsi la dialectique de la vision au cours de la promenade, distance et rapprochement \u00e9tant les deux modalit\u00e9s qui correspondent au regard saisi par l\u2019\u00e9tendue lointaine des paysages et \u00e0 celui captiv\u00e9 par autant de trouvailles isol\u00e9es au gr\u00e9 des d\u00e9placements. De l\u2019infime naissent ainsi les m\u00e9tamorphoses et r\u00eaveries d\u2019une promeneuse solitaire dans le royaume des artifices naturels.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 10 juillet 2023<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tania Vladova<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><sup>\u0002 1<\/sup>Exposition visible du 15 septembre-25 novembre 2023 \u00e0 l\u2019<em>H du Si\u00e8ge<\/em>, Valenciennes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tania Vladova: Docteur de l\u2019EHESS et professeur \u00e0 l\u2019\u00c9cole sup\u00e9rieure d\u2019art et design de (ESADHaR) \u2013 Rouen, Tania Vladova enseigne l\u2019esth\u00e9tique et \u00e9crit sur l\u2019art moderne et contemporain. Membre du comit\u00e9 de lecture de la revue Critique d\u2019art et membre-fondateur des revues Fiction-Science et Images Revues, elle fait partie de l\u2019\u00e9quipe p\u00e9dagogique du doctorat de recherche-cr\u00e9ation RADIAN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Habiter \u00e0 Saint-Malo et y travailler, arpenter les c\u00f4tes et s\u2019y promener, marcher, observer, s\u2019\u00e9merveiller, h\u00e9siter, s\u2019arr\u00eater, pr\u00e9lever, ramasser, emprunter, collecter, assembler, classer, montrer\u2026La liste des actions au c\u0153ur de la pratique artistique de Laurence Nicola donne la mesure de son \u0153uvre, une \u0153uvre ancr\u00e9e dans un mode de vie, dans un rapport \u00e0 la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":"[]","_links_to":"","_links_to_target":""},"categories":[18],"tags":[],"uagb_featured_image_src":{"full":false,"thumbnail":false,"medium":false,"medium_large":false,"large":false,"1536x1536":false,"2048x2048":false},"uagb_author_info":{"display_name":"laurencenicola","author_link":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/author\/laurencenicola\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"Habiter \u00e0 Saint-Malo et y travailler, arpenter les c\u00f4tes et s\u2019y promener, marcher, observer, s\u2019\u00e9merveiller, h\u00e9siter, s\u2019arr\u00eater, pr\u00e9lever, ramasser, emprunter, collecter, assembler, classer, montrer\u2026La liste des actions au c\u0153ur de la pratique artistique de Laurence Nicola donne la mesure de son \u0153uvre, une \u0153uvre ancr\u00e9e dans un mode de vie, dans un rapport \u00e0 la\u2026","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3638"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3638"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3638\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3690,"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3638\/revisions\/3690"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3638"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3638"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.laurencenicola.com\/labo\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3638"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}